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Nouvelles ambitions
linguistiques et culturelles
pour l’Alsace


A l’occasion de la création de la Collectivité Européenne d’Alsace, le Conseil Culturel d’Alsace, en tant qu’instance de réflexion et force de propositions, soumet dans ce manifeste un ensemble d’actions en vue d’une politique linguistique et culturelle en Alsace.
 

Soutien inconditionnel à l’alsacien dans le cadre d’une politique linguistique globale

 

Notre réflexion s’inscrit dans notre époque et s’appuie sur un constat : la part de locuteurs de l’alsacien ne cesse de diminuer et sa transmission intergénérationnelle est quasiment à l’arrêt. L’alsacien garde certes de fortes valeurs symboliques mais face aux langues standards enseignées à l’école, il est de plus en plus perçu comme une langue sans fonctionnalité propre. Parmi les multiples raisons ayant conduit à cette situation, on peut relever l’absence d’une politique linguistique régionale globale, les mesures politiques « du bilinguisme » ayant toujours été limitées à l’espace scolaire, d’une part, et à un bilinguisme « français-allemand » d’autre part, en décalage avec le bilinguisme sociétal «  français-alsacien  » tel qu’il peut encore exister aujourd’hui.
Si la parenté linguistique entre l’alsacien et l’allemand standard est indéniable et l’enseignement de ce dernier en Alsace tout à fait légitime, il convient d’admettre aujourd’hui que la valeur de l’allemand standard est avant tout économique (langue des voisins pourvoyeurs d’emplois) et que sa fonctionnalité en Alsace est devenue périphérique et surtout passive : l’allemand est présent avant tout en réception (médias, culture populaire : Volksmusik, Schlager, etc.), mais en production (à l’oral comme à l’écrit), son usage est essentiellement scolaire ou professionnel. Tout comme l’alsacien, l’allemand standard se trouve aujourd’hui en difficulté en Alsace, mais les deux langues ne sont pas dans la même situation. L’allemand n’est pas en risque de disparition et, si sa situation chez nous est problématique et doit évidemment faire l’objet d’un intérêt particulier, l’urgence qui le concerne n’est en rien comparable à celle de l’alsacien dont c’est la survie qui est en cause, dans la mesure où sa transmission est quasiment à l’arrêt.
Il nous paraît nécessaire de rappeler ici ce que l’on oublie trop souvent et qui est pourtant essentiel, pour les jeunes qui ne la parlent pas : l’alsacien est aussi la langue identifiante de l’Alsace, celle qui permet un sentiment d’appartenance par évidence. La réappropriation de l’alsacien doit dès lors être un projet sociétal des Alsaciens. Plutôt que de la réduire systématiquement à sa dimension patrimoniale ou à sa valeur affective (« c’est la langue de nos grands-parents »), il faut rappeler qu’elle véhicule des pans entiers d’une culture désormais menacée de disparaître, à moins de mettre en œuvre une véritable politique à son égard. La première chose à faire sera ainsi de reconnaître son existence comme une langue à part entière, comme l’a fait le Luxembourg pour le luxembourgeois. Remarquons que, pour nommer la langue, le terme « alsacien », qui est pourtant celui de l’usage courant, reste pour le moment absent de tout texte officiel. Ce projet de réappropriation de la langue doit se déployer dans la société tout entière.
 

Dans l’espace public :
Une augmentation de la visibilité de l’alsacien dans tous les espaces publics possibles doit être visée. Les collectivités locales et leurs agents, ainsi que les services publics ou parapublics (SNCF, CTS, Soléa, par ex.) pourront donner l’exemple. La même initiative pourrait par ailleurs être prise pour le welche dans les territoires concernés.
Un dispositif permettant de former systématiquement tous les intervenants en crèche et en structure périscolaire à l’alsacien est nécessaire pour que ces interventions ne relèvent plus simplement des bonnes volontés individuelles.
De plus, une sensibilisation et une formation aux possibilités d’écriture de l’alsacien doivent être proposées à toutes les structures socio-économiques qui en expriment le besoin : ses usages sont en effet de plus en plus nombreux sur les réseaux sociaux numériques (Facebook, WhatsApp, etc.) comme dans la sphère économique (noms de marques, affiches publicitaires, etc.).
Cette réflexion sur l’écriture de l’alsacien sera aussi un passage obligatoire, à long terme, pour qu’un enseignement de l’alsacien devienne possible dans le système de l’éducation nationale, comme tremplin vers celui de l’allemand. Ce fut le passage obligé de toutes les autres langues régionales de France, le breton, le corse et le basque, qui ont toujours eu des variations, plus ou moins nombreuses, en fonction des territoires respectifs, et dont l’enseignement est cependant possible.


Dans l’espace scolaire :
Pour que l’enseignement bilingue « français – langue régionale » fasse sens, les enseignants doivent non seulement être davantage et mieux formés à l’enseignement-apprentissage de l’allemand, mais aussi à celui de l’alsacien, un enseignement de « langue régionale » (= allemand et alsacien) étant prévu dans toutes les écoles primaires et non pas seulement en cursus bilingue. L’alsacien ne doit pas être considéré comme une option !
En effet, tous les habitants de l’Alsace ont le droit légitime de bénéficier de la langue dans laquelle cet espace s’inscrit pour pouvoir décrypter et mieux comprendre le monde. Toutes les langues s’apprennent en famille et à l’école. Pourquoi pas l’alsacien ?
C’est par le soutien à l’enseignement-apprentissage de l’alsacien dans les écoles maternelles et à l’école élémentaire que l’apprentissage de l’allemand devrait devenir plus facilement accessible et plus séduisant pour nos jeunes qu’il ne l’est actuellement. C’est ce qui était prévu dans le cadre du programme Langue et Culture Régionales en 1982 et qui n’a jamais été appliqué, malgré tous les efforts déployés par les acteurs du terrain (enseignants, associations, etc.).

Politique culturelle ambitieuse

 

Cette politique linguistique globale, dont l’OLCA, ou toute autre structure qui pourrait être créée dans l’avenir, sera l’opérateur, dans l’espace extra-scolaire, devra s’articuler avec une politique culturelle tout aussi ambitieuse, notamment autour des points suivants :

Soutien permanent à la production et à l’édition de textes littéraires en langues régionale et locales (alsacien, allemand, judéo-alsacien, welche, etc.)
La littérature permet d’interroger le langage, de réinterroger l’histoire, la culture, pour les rendre accessibles à tous. Soutenir la production et l’édition en région, de textes en langue régionale et/ou en lien avec sa culture et son histoire est par conséquent une nécessité, tant pour le lectorat que pour fournir des outils aux acteurs de la transmission linguistique et culturelle, dans la mesure où ils en sont des vecteurs fondamentaux.


Accueil de spectacles en alsacien et/ou allemand.
Après une vaste enquête, nous avons constaté que trop peu de productions en alsacien ou en allemand trouvent un accueil dans les salles en Alsace. Pour que le « désir d’Alsace » souvent affiché se transforme en engagement réel, nous demandons à la CEA de promouvoir la création et l’accueil de productions professionnelles en alsacien et en allemand.

Alsace, entends-tu tes compositeurs ?
L’Alsace est connue pour la densité et l’intensité de ses pratiques musicales.
De la fin du XIXe siècle jusque dans les années 1970, les compositeurs d’Alsace figuraient régulièrement dans les programmations des formations professionnelles et leurs œuvres rencontraient ainsi le public des mélomanes.
Depuis, pour diverses raisons, ce n’est plus le cas. Un pan de l’histoire musicale est gommé, effacé au point que le public ignore totalement ces musiciens et leurs compositions tout simplement parce qu’il ne les a jamais entendus. Nous demandons aujourd’hui que les collectivités initient une prise de conscience et une réflexion sur cette question avec les partenaires institutionnels du milieu musical en déclinant, entre autres, les mesures suivantes :
- Mise en place d’un plan pluriannuel de valorisation du patrimoine musical d’Alsace
- Inscription dans le cahier des charges des ensembles professionnels subventionnés par la CEA de l’obligation d’interpréter au moins une œuvre de deux compositeurs d’Alsace par saison (compositeur du passé et compositeur contemporain)


Soutien au Centre de Création Rhénan - Zentrum für darstellende Künste
Le CCR est une structure permettant de créer, produire et diffuser des œuvres en alsacien et en allemand qui s’inscrivent dans le répertoire contemporain, en faisant appel à des metteurs en scène de niveau européen. L’idée directrice est de donner une résonance aussi large que possible à l’allemand certes, mais surtout à la langue alsacienne, afin qu’elle soit reconnue et identifiée comme authentique marqueur culturel et éducatif.
Le CCR-ZdK proposera des œuvres et des spectacles vivants d’une modernité incontestable, ouverts sur l’Europe et le transfrontalier et destinés à voyager en tournée dans la région et en dehors. Les premiers projets sont confiés à Robert Wilson, Guy Cassiers et Alain Françon. D’autres sont en discussion.
Par ailleurs, il mettra en place des co-productions avec les structures théâtrales en Europe et avec les structures en Alsace en fonction des propositions. Il passera commande à des auteurs, des metteurs en scène et à des compagnies régionales.  Il organisera un travail spécifique avec le milieu amateur qui en formulera la demande et un travail adapté en direction du jeune public et des scolaires. Ainsi, en plus de son activité artistique propre, le CCR-ZdK sera aussi un opérateur culturel et artistique.


Soutien aux associations œuvrant pour la promotion de la culture alsacienne
Ces associations jouent un rôle essentiel sur le terrain et ne bénéficient pourtant pas de la reconnaissance, ni du soutien qu’elles mériteraient. Pour que ces structures puissent participer au développement de la politique linguistique et au rayonnement de la culture sur le territoire au plus près des gens (théâtre associatif, histoire locale, artisanat, etc.), il est important de leur permettre de développer leurs moyens et de mettre en réseau leurs compétences.
C’est ainsi que nous pourrons cultiver les richesses de notre héritage culturel et de ses spécificités dans toutes leurs dimensions, pour en faire un patrimoine vivant : donner le goût de la langue, de la littérature, de l’histoire, de l’architecture, des paysages, du terroir et des traditions (danses, costumes) de notre région passe par la valorisation de ses talents. Cette valorisation est, par ailleurs, un vecteur important de progrès économique et de lien social pour nos territoires.

Dispositif opérationnel

 

Création d’une structure dédiée au suivi de la politique mise en œuvre
A l’instar de ce qui se pratique pour d’autres langues et cultures régionales, l’ensemble des acteurs associatifs et des collectivités, ainsi que l’État, devraient être rassemblés dans une structure juridique unique. Cela permettrait de coordonner les dispositifs existants et d’assurer leur suivi de manière pérenne, en précisant les missions et les moyens de parvenir à leurs mises en œuvre. L’intérêt d’une telle structure, en Alsace, compte tenu de la situation actuelle, est de permettre la mise en lien de l’action éducative, telle qu’elle est proposée par la politique plurilingue régionale, et l’action proprement culturelle, qui vise à mettre en valeur les langues dans leur ensemble, et l’alsacien en particulier.
Deux formes juridiques peuvent être envisagées : l’association ou le groupement d’intérêt public (GIP). Mais aucune ne s’impose d’emblée.
La forme juridique du GIP est retenue chaque fois que l’État ou les collectivités délèguent des compétences et des moyens financiers. Un GIP permet la sauvegarde des règles juridiques particulières au fonctionnement d’administrations publiques tout en préservant les principes du droit privé qui régit les associations. Tout l’intérêt de ce type de structure serait d’élargir ses compétences à tous les domaines de la politique linguistique et des multiples aspects qui s’y rattachent : enseignement, éducation populaire, création artistique et culturelle, espace sociétal dans son ensemble, etc.
Une structure dédiée a pour objectif de formuler et mettre en œuvre une stratégie globale qui peut regrouper l’ensemble des associations dont la mission habituelle est de défendre les mêmes intérêts. Dans ce cas, les associations deviennent membres de la nouvelle structure, pour permettre la construction d’une stratégie globale partagée et pérenne. La concentration des moyens au sein de cette structure unique permettrait par ailleurs de garantir l’efficience de la mise en œuvre de la stratégie globale.

Modalités de mise en œuvre de ces nouvelles dispositions
Durant le temps du passage du régime actuel à celui créé par l’existence d’une structure dédiée, il faudra veiller à garantir une continuité des aides et des interventions existantes.
A terme, celles-ci devront être intégralement reprises dans la nouvelle structure.

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Pour le Conseil Culturel d’Alsace,

Le Président

Christian Hahn

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